La tête de l'individu se fendit comme une vulgaire bûche. La hache stoppa sa découpe au niveau du sternum puis le corps de l'électricien bascula en arrière. Son cerveau à découvert racla le mur en pierre qui s'était transformé pour l'occasion en râpe à viande pour chair de zombie décomposé. Seigneur venez à mon secours. De la brèche fraîchement segmentée, David distinguait le système nerveux central du macchabée, découpé à la manière des mannequins des cours de chirurgie neurologique. Le buste à l'air, le type arborait aussi une longue entaille fraîchement recousue sur la poitrine.
« Putain j'y crois pas ! Ce mec a été autopsié avant de se retrouver dans ma cave, » lâcha David à la limite de rendre son dîner.
Le reste de la dépouille paraissait intacte. Dans la main gauche du cadavre, David découvrit le trousseau de clés de la maison. Mais qu'est-ce qu'il foutait avec ça dans les mains ? Il se pencha pour le ramasser et le fourra dans la poche humide de son pantalon. Choqué, il alla ensuite s'asseoir quelques instants sur les marches de l'escalier et considéra, avec une totale stupéfaction, le zombie gisant au sol dans une marre de sang.
« Mais que ce passe-t-il ici nom de Dieu ! » proféra-t-il en plongeant son visage entre ses mains sanglantes.
Le téléphone se mit à brailler au rez-de-chaussée. Encore sonné, David ne réagit pas. Au bout de la cinquième sonnerie, le répondeur prit la relève et une voix masculine se fit entendre dans le salon :
« David c'est papa... nous rentrons seulement, on s'est bien marrés. Ta mère a un peu trop picolé comme d'habitude, elle ressemble à un zombie. Et toi ça va ? Tu t'éclates bien j'espère ? On t'embrasse bien fort, passe une bonne nuit et... oups j'oubliais, ta mère m'a dit de te dire d'essayer de maintenir la maison propre durant notre absence... en somme, n'abuses pas trop quoi... allez fiston, à demain. »
David songea à ses amis. Ceux-ci devaient probablement se planquer quelque part à l'étage. À moins qu'ils ne soient déjà morts et que ces monstres dévorent goulûment leurs cadavres. Il se releva brusquement et se dirigea vers le zombie pour en extirper la hache, encore profondément enfoncée à l'intérieur de la créature.
Arrivé dans le couloir, David tendit l'oreille. Un silence de mort, songea-t-il. Il referma la porte de la cave derrière lui et s'empressa de jeter un coup d'oeil en direction de la cuisine tout au bout du corridor. La chose était toujours là, allongée sur le ventre avec le tournevis planté dans la tête. Fallait pas m'emmerder. David était dans un piteux état avec sa tenue trempée d'urine et de sang. Faut que tu te barres d'ici vite fait David ! Il n'y avait rien de plus vrai. S'approchant de l'entrée, il abaissa la poignée. La porte était fermée à clé. Ils sont plus intelligents que je pensais. En tremblant, il arracha le trousseau de clés de sa poche et déverrouilla l'obstacle qui le séparait de la liberté. Si ça se trouve, il y en a tout un peuple à l'extérieur. Avant de se précipiter vers l'inconnu, David examina la rue et ses environs. Au moment où il allait ouvrir la porte pour s'en aller, il remarqua quelque chose de suspect devant la maison d'Akerman. Celle-ci était plongée dans l'obscurité et quelqu'un - immobile et droit comme un piquet de clôture - jouait les épouvantails au milieu du potager de son voisin. L'individu - à moitié camouflé par les ombres inquiétantes des arbres - semblait regarder dans sa direction. La lueur des réverbères se reflétait dans ses yeux. Après quelques secondes d'observation, le bonhomme n'avait toujours pas bougé et paraissait attendre quelque chose.
« Enfoiré ! » lança David en donnant deux tours de clé.
Ils sont partout... si je sors c'est la mort assurée. Il pensa à ses parents. Est-ce que, du fin fond de leur chalet enneigé, des cadavres leur étaient apparus également ? Les morts-vivants étaient-ils sur le point d'envahir la planète ? Quand il n'y a plus de place en enfer les morts reviennent sur terre.
« Non ! Jamais je ne me laisserai bouffer la cervelle par une de ces choses ! » aboya-t-il en agitant sa hache dans tout les sens.
Regardant à nouveau dehors, David constata avec horreur que le personnage entr'aperçu quelques secondes auparavant n'était plus là. Les vitres étaient incassables, en tout cas c'était ce que lui avait affirmé son père, c'était lui-même qui les avait mis en place après que la maison eut été cambriolée l'année dernière.
« Aucune chance qu'un de ces monstres brise une fenêtre. »
Cependant, il n'en était pas totalement convaincu. Et Stéphanie ? Tu as pensé à Stéphanie espèce de lâche ?! Tu allais partir sans elle ! David redressa les épaules. Il fallait à tout prix qu'il retrouve ses amis et qu'ils se barrent tous ensemble loin d'ici. Pour aller où ? l'interrogea la petite voix, mais il n'y prêta pas attention. Sa hache en main, il commença à grimper les marches menant aux chambres. Au milieu de l'ascension, des chuchotements incompréhensibles vinrent perturber le silence. David appela alors Stéphanie. Il l'appela encore et finit par héler aussi les prénoms de ses copains, mais le calme resta imperturbable. Ils doivent être terrorisés et n'osent sans doute pas me répondre. Au bout de la montée, David s'arrêta et observa le couloir de l'étage qui ressemblait au tunnel de l'enfer. Tout au bout se trouvait sa chambre et sous la porte filtrait une lueur inquiétante, comme si quelqu'un avait allumé une bougie dans la pièce. Avec effroi, il imagina le corps inerte de Stéphanie, allongé sur le matelas et transformé en festin pour macchabée. Ceux-ci, au nombre de trois, se partageaient les organes, puisant inlassablement à l'intérieur de la cage thoracique de sa bien-aimée, le tout dans une ambiance relevée de grognements satisfaits et de bruits de mastication bestiale. L'un d'eux mordait à pleine bouche dans un boyau qui semblait être l'estomac. De l'organe perforé se déversaient les restes du repas qu'ils avaient consommé ensemble à Mac-Do avant de venir ici pour visionner un navet de série Z. Un autre, dénudait avec ses dents – à la manière d'un électricien ôtant la gaine d'un fil électrique - la peau des orteils maquillés de vernis à ongles en remuant violemment la tête dans tous les sens. Le troisième quant à lui, roulait un patin mémorable à sa petite copine. Survolté par le goût du sang, la créature finit par lui arracher la langue et se délecta goulûment avec.
Partagé entre l'envie de hurler de terreur et celle d'exploser de rage, David émergea de sa vision macabre et s'accrocha solidement à son arme. Seigneur, donnez-moi la force. Il se dirigea avec détermination vers la lumière. À mesure qu'il avançait dans le corridor étroit, des voix presque inaudibles commencèrent à lui parvenir. Une fois devant l'entrée, il lança furieusement un pied sur la porte en hurlant comme un sauvage. Celle-ci alla s'écraser contre le mur et il se retrouva face à ses trois amis. Ils étaient tous debout au fond de la pièce, une expression horrifiée sur le visage. Eclairée par quelques bougies positionnées au hasard, ils semblaient veiller un mort.
« Dieu soit loué, vous êtes vivants ! » clama David, un sourire sur les lèvres.
Stéphanie se détourna vivement de lui pour vomir dans un coin.
« Vous inquiétez pas, je suis là maintenant », continua-t-il, encore essoufflé par l'effort et la peur.
Il s'avança légèrement vers eux et la porte de chambre se referma brusquement dans son dos. Une autre de ces créatures se tenait là, aussi horrible que les précédentes. Ce zombie-là portait sur son crâne dégarni des impacts de balle et ses yeux étaient révulsés. Brusquement, d'une voix étouffée, le mort-vivant se mit à parler :
« Mes... mes frères ? » articula-t-il difficilement.
David faillit s'étrangler en avalant sa salive.
« Tes frères ?! Tu veux causer des deux tas de merde que j'ai pulvérisé en bas ? »
Sans aucune autre sorte de pitié, David leva sa hache, près à l'abaisser de toutes ses forces sur le zombie. Ce dernier fit mine de se jeter sur lui et poussa un cri bestial. Au moment où David abattit son arme, ses trois amis lui hurlèrent des choses totalement incompréhensibles. Troublé, il loupa un peu sa cible et la hache trancha violemment la clavicule du mort-vivant, lui arrachant le bras au passage. Une fontaine d'hémoglobine fusa dans la pièce exiguë, arrosant pratiquement toute l'assemblée. Le cadavre cria de douleur puis se laissa tomber lourdement sur le plancher de la chambre. Sans hésiter, David s'approcha de lui et termina le travail en lui coupant proprement la tête en deux.
« Y en a d'autres ? » interrogea-t-il en fixant le cadavre immobilisé à ses pieds.
Aucune réponse derrière lui, à part les pleurs et les petits cris effrayés de Stéphanie.
« T'as raison ma poule... c'est horrible, » lui lança-t-il sur un ton compréhensif.
Au rez-de-chaussée, les coups commencèrent à pleuvoir sur la porte d'entrée. Des voix montèrent puis le double vitrage vola en éclat. Ils arrivent, pensa David. Notre fin est proche... comment survivre face à de tels monstres ? En examinant le zombie, David remarqua un prospectus de couleur sombre qui dépassait du pantalon de la dépouille. Curieux, il s'abaissa pour le ramasser.
« Mon Dieu, mais qu'est-ce que tu as fait ! » lui hurla Stéphanie.
Sans prêter attention aux paroles de sa copine, David essuya soigneusement le bout de papier contre son tee-shirt et ouvrit celui-ci pour en parcourir la légende.
Il était tellement absorbé par sa lecture qu'il n'entendit même pas les auteurs du vandalisme grimper les marches qui menaient à l'étage.
« Lâche ton arme où j'te flingue p'tit con !! » aboya le flic en appuyant le canon de son arme sur la tempe de David.
Le jeune homme obéit, encore sous le choc de sa récente lecture. En retrait derrière l'homme de loi se tenait un vieux monsieur barbu, habillé d'une vieille salopette bleu délavée. C'était Akerman le voisin de David.
« J'ai bien fait de vous téléphoner non ? demanda celui-ci en tentant d'apercevoir le cadavre sur la pointe des pieds.
– Nom de Dieu ! Je vous avais dit de ne pas monter ici bordel de merde ! » hurla le policier tout en gardant son attention sur David.
Stéphanie était à genoux et pleurait à chaudes larmes, réconfortée par Nicolas qui la serait dans ses bras. Debout, Sébastien avait le regard fixe, comme s'il revivait la tuerie qui venait de se dérouler sous ses yeux.
« Que le seigneur nous vienne en aide, murmura-t-il.
– Hein ?! interrogea nerveusement le policier en maintenant le revolver sur son prisonnier.
– C'est notre faute », poursuivit Sébastien le regard toujours figé dans le vide.
« J'ai quand même bien fait d'appeler, insista le voisin. J'étais dans mon potager quand j'ai vu le petit David debout devant l'entrée. Avec tout ce sang sur lui et cette hache à la main, je me doutais bien qu'il se passait quelque chose de pas très catholique.
– Vous allez la fermer à la fin !? » cracha le policier en plaquant David au sol pour lui passer les menottes.
Sans entendre les vociférations du policier, Akerman poursuivit :
« Dire qu'il avait l'air si gentil, le parfait petit voisin en somme... Beurk ! Quelle horrible chose ! » lança-t-il en observant le zombie à terre.
Le flic eut bien du mal à extirper le dépliant des mains du jeune homme, celui-ci le serait comme un malfrat aurait tenu un bijoux inestimable. Etonné, le policier le déplia dans le bon sens et se mit à lire tout en gardant une semelle appuyée sur le dos de David :

Eric Fesquet
Avril 2008 (revisité en octobre 2009)
© ® Auteur : Eric Fesquet, texte déposé.

Auteur : Eric Fesquet, texte déposé.